Dans la Presse : Les conseils généraux ont du mal à joindre les deux bouts départements, visibilité réduite

Les finances départementales sont dans le dur, dans la Marne, dans l'Aisne, comme dans les Ardennes. La baisse des dotations d'Etat, la perte d'autonomie fiscale et le poids des prestations sociales les obligent à emprunter, à étaler leurs dépenses et à rogner leurs subventions. Autant dire la quadrature du cercle.

CL

«JE ne peux pas dépenser l'argent que je n'ai pas ! », assène René-Paul Savary. Le président UMP du conseil général de la Marne a fait ses comptes. Il manque 40 M€ dans ses caisses. Sur un budget de 485 M€, c'est lourd. Le manque à gagner renvoie à la baisse générale de 2,5 % des compensations de solidarité versées par l'Etat en 2013. Nicolas Sarkozy les avait déjà gelées en 2010. Déficit oblige, François Hollande a enfoncé le clou. C'est 6 à 7 milliards de moins pour les conseils généraux. La Marne, par exemple, dépense plus d'un euro sur 2 (54 % exactement) pour l'action sociale (RSA, allocation autonomie, prestation handicap). Sur cet euro, moins de la moitié lui est « remboursé » par l'Etat. Le RSA a valeur d'exemple. Il coûte au Département quelque 33 M€. Seuls 10 M€ sont compensés.

On pourrait poursuivre la litanie des coupes sombres. La perte d'autonomie fiscale née de la réforme de la taxe professionnelle, la baisse des droits de mutation ou le poids accru de la demande sociale plonge les élus dans l'expectative. « Notre visibilité budgétaire est réduite à un an ! », résume M. Savary, confronté comme ses pairs à un casse-tête redoutable. Comment ne pas dépenser plus tout en maintenant son niveau d'investissement ? D'abord en empruntant. En l'occurrence, 20 M€ pour la Marne en 2012. Ce qui, mécaniquement, alourdit l'endettement. Réputé économe, le Département fait ainsi peser sur chaque Marnais une dette de 264 euros, contre 510 en moyenne nationale. Il y a donc de la marge. ça n'empêche pas les élus de traquer les sources d'économies possibles. Et elles sont légions. A titre d'exemples, la culture (- 10 M€), le transport des lycéens (-550 000 €), la surveillance des cantines (- 310 000 €) ou l'aide aux associations de solidarité (- 260 000 €) sont déjà passés à la moulinette. Et si aucun chantier n'est suspendu, les dépenses lourdes (remboursement de la LGV, routes) sont étalées dans le temps. Jusqu'au magazine départemental passé de 6 à 4 numéros par an ou encore les frais de bouche du conseil général, désormais plateaux-repas plutôt que buffets à volonté !

« Nous devons montrer l'exemple », explique René-Paul Savary qui a déjà rogné sur les indemnités des élus et prône une politique « ciblée et responsable ». « Il est temps de redéfinir nos périmètres d'intervention. Pensez que les nouveaux rythmes scolaires entraîneront cette année une dépense supplémentaire de 700 000 euros ! Il faut faire des choix. »

« Faire des choix », c'est aussi le leitmotiv de Benoît Huré. Le président UMP des Ardennes (budget : 435 M€) compte emprunter en 2013 quelque 40 M€. Essentiellement pour soutenir l'économie et sans toucher à l'impôt. « La situation des ménages ne le permet pas. Il faut mettre la gomme sur l'activité dans les territoires. » Le Département y consacrera un investissement supérieur de 30 % à l'an dernier. Mais le patron de l'exécutif ardennais prévient : « Les communes et intercommunalités doivent aussi compter sur elles-mêmes. Elles ont encore des marges de manœuvre que nous n'avons plus. Dans les Ardennes, leur bas de laine est passé de 135 à 230 M€ en quelques années. Et nous apportons 67 € par habitant, contre 53 dans la Marne ou 48 dans l'Aisne. C'est trop. » Benoît Huré, qui a demandé à bénéficier du fonds d'urgence aux Départements de 170 M€ récemment débloqué par Matignon, envisage du coup d'être plus « sélectif » dans ses interventions. « Plutôt des maisons de santé que des salles polyvalentes », résume-t-il, tout en réclamant à cor et à cri un « rééquilibrage » des aides aux collectivités. « La Champagne-Ardenne n'a pas la capacité contributive de Rhône-Alpes ou de l'Ile-de-France. Pour nous, la baisse des dotations est dévastatrice. Or, je ne tiens pas à me retrouver un jour dans la peau d'un syndic de faillite. »

Ce que feraient les opposants

Les principaux opposants des trois présidents de la Marne, des Ardennes et de l'Aisne ont leurs solutions.

Jean-Pierre Bouquet (PS-Marne) : « Les conseils généraux n'ont rien anticipé. Nous savons depuis dix ans que le régime de compensation n'a jamais été favorable aux finances départementales. Au lieu de quoi, depuis 2007, M. Savary a laissé filer les dépenses et les investissements lourds sont contestables. Vatry, c'est 6 M€ par an et le pôle de compétitivité Industries-agro-ressources n'a pas les retombées escomptées. Il est vrai qu'il faut cesser d'alourdir la barque des collectivités en leur imposant de nouvelles normes qui pèsent sur les budgets. Le retour à une certaine autonomie fiscale devient également urgent. Le gouvernement y songe. Nous en prenons acte. »

Hervé Muzart (UMP-Aisne) : « Le gel des dotations par François Fillon a fait hurler la gauche. Aujourd'hui, elle fait pire. L'Aisne s'est trop dispersée dans des investissements dont l'efficience est mal, voire pas évaluée. Il apparaît aujourd'hui évident que les Départements doivent se concentrer sur leurs compétences propres et obligatoires. Le résultat de la dispersion, c'est la baisse du financement de ValorAisne (le centre de transfert des déchets). Les taxes sur les ordures ménagères vont augmenter. On pénalise un service rendu au public. Dans le même temps, on veut financer un centre aquatique à Château-Thierry ou une salle de spectacles à Soissons. Est-ce bien prioritaire ? »

Christophe Léonard (PS-Ardennes) : « Peu à peu, il ne faut plus parler de décentralisation mais de déconcentration. Les marges de manœuvre sont étroites, c'est vrai. Mais quand M. Huré parle de faire des choix, je m'interroge. Est-ce bien le moment d'envisager le rachat du CSSA (le club de foot sedanais) pour 5,5 M€ ? Et l'aide au musée de Novion-Porcien ou la construction d'un EHPAD pour personnes âgées à Buzancy s'imposent-ils ? Le Département préfère donner moins à tout le monde plutôt que de concentrer ses interventions sur des domaines stratégiques à long terme. »

Gilles GRANDPIERRE Journaliste L’Union L’Ardennais