Dans la presse : Strike dans le fief de Warsmann

« Dès que Jean-Luc Warsmann venait au conseil général, il repartait avec un chèque de 800 000 euros »

Journaux - Presse

Une charmante bourgade, sous le soleil de printemps. Mais Douzy, 1800 habitants, entre Sedan et Carignan, n’est pas seulement un joli village. C’est le fief assumé et reconnu de Jean-Luc Warsmann, maire de 1995 à 2015. L’activité débordante de celui qui en a été (et en est toujours) l’homme fort, qui demeure député et conseiller régional (LR), après avoir rendu ses casquettes de maire, président de communauté de communes et conseiller général, a fait éclore une noria d’équipements qui laissent baba (et parfois envieux) plus d’un Ardennais. En 2011, Douzy était même, au titre des réserves parlementaire et ministérielle, la sixième commune la mieux dotée de France. La « reine des subventions », avait titré L’Ardennais le 6 juillet 2013.

Mais en ce début 2016, l’attention est attirée par le dénouement précipité de plusieurs réalisations emblématiques, financées en partie par de l’argent public. Jean-Luc Warsmann, qui n’a pas pu, ou pas souhaité, s’exprimer sur ce sujet, a vu, entre février et avril, trois de ses bébés être mis en vente ou liquidés.

Commençons par le plus récent : le départ annoncé du patron du bowling. Si récent que la maire de Douzy affirme « ne pas être au courant » . Après avoir annoncé, il y a quelques mois, qu’il quittait la gérance du camping et de son restaurant (mais qu’il conservait le karting), Didier Étienne, également à la tête du bowling, vient de mettre en vente son fonds de commerce. Sur place, on cite la somme de 200 000 euros. L’annonce doit paraître sur un site spécialisé de la chambre de commerce des Ardennes.

NOUVEAU PROJET DE GÎTE EN COURS

Le syndicat intercommunal de gestion et de valorisation de l’aérodrome de Douzy (Sigvad), propriétaire des murs, devra lui trouver un successeur. Pas simple, mais obligatoire pour tenter de rentabiliser le coût du bowling (2,4 millions), qui a longtemps fait l’objet d’une polémique acerbe avec celui de Charleville-Mézières. Le débat reposait sur le financement en partie public du bâtiment de Douzy. Même si le conseil général avait refusé de verser les 600 000 euros demandés, comme Benoît Huré l’a confirmé hier, et le conseil régional de payer 360 000 euros (un prêt d’un million avait été accordé à la place par la Caisse des dépôts et consignations), l’État, lui, avait concédé une aide de 250 000 euros. Cette somme est, depuis trois ans, au cœur d’un contentieux devant le tribunal administratif de Paris. Douzy a remporté la première manche, et Charleville a fait appel.

Autre affaire retentissante qui vient de s’achever en justice, celle du centre d’appels. En juillet 2013, au nez et à la barbe du conseil général qui vient alors de construire un bâtiment à Villers-Semeuse (toujours vide), Douzy décroche le centre d’appels « Les ateliers du contact à distance ». Le groupe Euro Maghreb Services y promet 250 emplois, puis 320. Mais après un pic à environ… 60 salariés, l’entreprise n’en compte plus que 18 lorsque, en mars, la liquidation est prononcée par le tribunal de commerce de Sedan.

Pour ce projet qui laisse un sentiment de gâchis, les aides publiques versées sont difficiles à appréhender. Selon Régine Henry, membre de la section communiste de Sedan, « à l’époque, la communauté de communes des Trois cantons avait injecté 1,6 million d’euros pour attirer le centre d’appels à Douzy » . De son côté, le conseil général indique avoir attribué « 62 500 €, versés en tenant compte des emplois réellement créés » .

Retour en ville, et au tourisme. Avant le karting et le bowling, avant le gîte du Presbytère (qui fait le plein), la commune a racheté et réhabilité l’hôtel Le Cœur d’or. Celui-ci abrite aujourd’hui la Taverne de Maître Kanter (cent couverts), un hôtel de 25 chambres, une salle de réunion. Cet énorme chantier était chiffré, en avril 2008, à 3,6 millions d’euros. Le conseil général de l’époque en a payé le quart (905 000 euros). Ce qui fait pester, même des années après, le député Léonard (PS), selon lequel « dès que Jean-Luc Warsmann venait au conseil général, il repartait avec un chèque de 800 000 euros » .

Au cœur du village, l’hôtel-restaurant attire l’œil, avec sa belle pierre et son ardoise restaurées. Ce n’est pas tout : au cœur du bâtiment, moyennant 320 000 euros (dont 82 000 de réserve parlementaire), «un spa avec hammam a été aménagé il y a dix-huit mois » , indique la gérante, Carole Grivet. Mais en février, peut-être en raison d’une clientèle trop rare, son propriétaire, qui vit à Agen, a décidé de le vendre. L’ensemble a été mis à prix 624 000 euros, « frais d’agence inclus » , précise l’agence sedanaise Naïs Sorema. Au café de la place, le prix fait jaser. « Ça partira jamais ! » La maire veut croire le contraire…

En sortant du restaurant, une dernière étape révèle qu’en dépit des déconvenues, Douzy restera toujours Douzy. Au bout de la rue du Roy, des artisans rénovent un vieux bâtiment. Un panneau révèle qu’ici, un gîte de 21 lits avec piscine verra le jour. Coût de l’opération : 845 000euros, dont près de 350 000 de subventions.

Guillaume Lévy, Journaliste L'Union - L'Ardennais 22 04 2016